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12/02/2016

avec raison mais qu'y puis-je?

Tu me fais rire, ma pauvre.. Tes déterminations tragiques, cette façon de claquer les portes comme une actrice de tournées de province, on se demande si tu crois vraiment à tes menaces, à tes chantages répugnants, à tes scènes inépuisables et pathétiques, tartinées de larmes, d'adjectifs, de récriminations. Tu mériterais quelqu'un de plus doué que moi pour te donner la réplique, on verrait alors se dresser le couple parfait, la puanteur exquise de l'homme et de la femme qui se déchirent en se regardant dans les yeux pour gagner quelque sursis précaire, pour survivre un moment encore, pour recommencer, pour recommencer et chercher inépuisablement leur vérité de terrain vague et de fond de casserole. Mais tu vois, je choisis le silence, j'allume ma cigarette et je t'écoute parler, je t'écoute te plaindre (avec raison mais qu'y puis-je?) ou, ce qui vaut mieux encore, je reste au bord de l'assoupissement, comme bercé par tes imprécations prévisibles, les yeux mi-clos, je mêle, pour un moment encore, les premières rafales de sommeil à tes effets de manche de chemise de nuit, ridicules sous la lumière du lustre qu'on avait offert pour notre mariage, et je crois que je finis par m'endormir et que j'emporte avec moi, je te l'avoue presque avec amour, la meilleure part de tes mouvements et de tes accusations, de tes éclats de voix qui déforment tes lèvres livides de colère; pour en faire bénéficier mes propres rêves où il n'est jamais question de se noyer, crois-moi.

Fin d'un jeu, Julio Cortázar

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